JavaScript ist in Ihrem Browser deaktiviert. Ohne JavaScript funktioniert die Website nicht korrekt.
Le magazine en ligne d’Employés Suisse

«La politique étrangère, c’est aussi de la politique intérieure»

Dans les relations internationales, le Conseil fédéral s’engage non seulement pour garantir des conditions économiques favorables, mais aussi pour défendre les valeurs de notre pays. Ignazio Cassis, chef du Département fédéral des affaires étrangères, vous explique de quelle manière la Suisse apporte sa contribution.

Monsieur le Conseiller fédéral, vous êtes chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) depuis près de deux ans. Avez-vous déjà voyagé dans le monde entier?

Dans le monde entier, certainement pas. Après tout, l’objectif n’est pas de visiter le plus grand nombre de pays. Je me rends dans les pays qui présentent un intérêt particulier pour la Suisse. L’an dernier, c’était principalement en Asie et au Moyen-Orient, cette année en Afrique et en Amérique.

Quelle est l’importance des relations internationales pour la Suisse?

Elles sont très importantes. Elles constituent un moyen d’atteindre les objectifs de notre Constitution, tels que la liberté, la sécurité et l’indépendance.

Pourquoi?

Nous avons lutté pour notre liberté pendant des siècles. Si celle-ci semble évidente aujourd’hui, ce n’est pas un don du ciel. La prospérité commune, le développement durable, la cohésion interne et la diversité culturelle de la Suisse ne sont possibles que dans un monde pacifique. Nous pouvons déjà faire beaucoup sur le plan national pour y parvenir – par exemple avec un niveau d’éducation élevé et des conditions favorables pour notre économie. Ce n’est toutefois pas possible en l’absence de relations qui fonctionnent avec les autres pays. Il est important que les pays, comme les individus, se connaissent et s’efforcent de comprendre leurs préoccupations réciproques. C’est la base de la coopération et de la solidarité. Ainsi, nous pouvons défendre des intérêts communs avec d’autres pays au sein d’organisations internationales, par exemple des règles reconnues en faveur de la paix et de la stabilité dans le monde.

Que fait la Suisse pour maintenir de bonnes relations internationales?

Nous entretenons des contacts directs (bilatéraux) avec les différents Etats et nous nous engageons au sein d’organisations internationales telles que l’ONU ou l’OSCE, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (multilatérales).

Quels sont les objectifs de la Suisse à cet égard?

Ce sont principalement les objectifs de notre Constitution. Nous en tirons des objectifs spécifiques concernant des thèmes (sécurité, commerce, aide au développement, etc.) et des régions ou pays spécifiques (UE, Etats-Unis, etc.). Au sein des organisations internationales, nous nous efforçons également de promouvoir nos valeurs – la démocratie, la bonne gouvernance et les droits de l’homme, par exemple. Ce faisant, nous poursuivons en particulier l’objectif d’un monde sûr et pacifique, car sans la paix, il n’y a pas de prospérité.

En tant que petit pays, comment réussissons-nous à jouer un rôle important sur la scène internationale?

Géographiquement, nous sommes peut-être un petit pays, mais politiquement et économiquement, nous avons de nombreux atouts. Le principe du dialogue et la recherche du compromis sont très importants pour les décisions politiques en Suisse. Ce modèle fascine. Notre équilibre entre les différentes langues, cultures et religions suscite l’intérêt dans de nombreux pays. En tant que pays neutre, notre capacité de médiation a fait notre renommée. C’est pourquoi nous représentons souvent les intérêts d’un pays vis-à-vis d’un autre lorsque les deux pays n’ont plus de contact direct en raison de différends. Par exemple, nous représentons les intérêts des Etats-Unis en l’Iran, et vice-versa, ou encore les intérêts de la Russie en Géorgie.

Le monde se polarise politiquement. La Suisse peut-elle rester neutre dans cet environnement?

La Suisse peut et doit rester neutre: c’est notre force. Cela nous permet de jouer un rôle de médiateur crédible dans les conflits. Cette crédibilité nous donne également la possibilité de façonner les contacts avec d’autres Etats comme nous l’entendons. En effet, nous n’avons pas à tenir compte d’éventuelles alliances.

La Suisse continuera-t-elle à proposer ses bons offices sur la scène internationale?

Oui, bien sûr – pour autant qu’on nous le demande. Si la confiance fait défaut dans les conflits, nous pouvons essayer de la restaurer, mais les deux parties doivent le souhaiter. Nous avons également une longue tradition humanitaire et apportons de l’aide aux personnes dans le monde entier lors de situations d’urgence (guerre, catastrophes, etc.).

Quels sont actuellement les principaux partenaires de la Suisse?

Nos voisins directs sont naturellement très importants pour nous. De nombreuses familles suisses sont étroitement liées à l’Italie, à la France, à l’Allemagne et à l’Autriche. Notre économie, notre science, nos langues et nos cultures sont étroitement liées à ces pays. Toutefois nous entretenons aussi un contact direct avec presque tous les pays du monde. Nous pouvons ainsi réagir lorsqu’un sujet s’impose dans l’actualité ou se révèle difficile.

Vous pourriez citer quelques exemples?

Commençons par l’UE. Au début, elle se composait presque exclusivement de pays voisins. Depuis, elle est devenue une association de 28 membres, certains proches de nous, d’autres plus éloignés. Ils sont tous, à titre individuel ou sous la bannière de l’Union européenne, nos partenaires de dialogue et nos partenaires commerciaux. Nous vendons plus de la moitié de nos produits sur le marché européen et nous y achetons beaucoup. Sur deux francs dans votre porte-monnaie, quelque 60 centimes proviennent des exportations à destination de l’UE. Les Etats-Unis constituent également un partenaire important: lors de la visite du ministre des Affaires étrangères Mike Pompeo à Bellinzone début juin, nous avons pu discuter de sujets importants tels que le différend avec l’Iran. Ou encore la Russie, où la Suisse a ouvert sa nouvelle ambassade à Moscou début juin. La Chine est également un partenaire très important.

Les relations avec l’UE ont été tendues ces derniers mois. A quoi faut-il s’attendre?

La tension et la détente font partie de toute relation importante. Avec l’UE, nous gérons cette relation par la voie «bilatérale»: il s’agit de traités qui nous donnent un accès optimal au marché et permettent une coopération solide, avec la plus grande indépendance possible. Etant donné que le monde se trouve en constante évolution, cette voie doit elle aussi être constamment actualisée. Cela donne lieu à des discussions animées, car une partie de la population remet en cause cette voie; nous devons sans cesse nous prononcer aux urnes. Grâce à notre démocratie directe, qui fonctionne bien, chaque citoyen et chaque citoyenne participe à la politique. Et c’est une bonne chose. Deux questions européennes sont à l’honneur aujourd’hui: l’accord-cadre et l’initiative de limitation (dite «pour stopper l’immigration de masse»). Le Conseil fédéral entend consolider et développer la voie bilatérale. Dans les deux cas, le peuple aura son mot à dire.

Le Conseil fédéral a pris au sérieux les détracteurs de l’accord-cadre et ne l’a pas encore ratifié. Quelle est la suite des événements?

Début juin, le Conseil fédéral a dressé un bilan globalement positif du projet d’accord-cadre, mais entend clarifier trois points, la protection des salaires et des travailleurs, les subventions publiques et la directive relative au droit des citoyens de l’Union. Dans le cadre du dialogue avec l’UE, il souhaite trouver une solution satisfaisante pour les deux parties et que les partenaires sociaux en Suisse et les cantons peuvent également approuver.

Depuis 2014, la Suisse dispose d’un accord de libre-échange avec la Chine. Le président de la Confédération Ueli Maurer souhaite désormais également participer au projet de Route de la Soie initié par les Chinois. Qu’est-ce que cela signifie pour la Suisse ?

La « Belt and Road Initiative » (BRI) est le plus grand projet commercial de la Chine. Il transformera sans doute une partie du monde au cours des décennies à venir. Le Conseil fédéral a décidé que la Suisse ne pouvait pas se permettre de manquer l’occasion d’y coopérer. Il est aussi pourtant conscient des risques, car la Chine n’est pas une démocratie. Lors de la visite que j’ai effectuée à Pékin l’année dernière, j’ai souligné combien le respect des normes de sociales et environnementales dans le cadre du projet étaient importantes à nos yeux, de même que la bonne gouvernance. Au printemps dernier, le président de la Confédération a signé un protocole d’entente de coopération sino-suisse pour le commerce, l’investissement et le financement de projets sur les routes de la BRI.

Les Chinois font des achats dans le monde entier, y compris en Suisse. Par exemple, Syngenta et Swissmetal ont été rachetées par des entreprises chinoises. L’influence politique de la Chine augmentera parallèlement à son pouvoir économique. Comment la Suisse peut-elle s’y préparer ?

Notre politique économique se caractérise par la concurrence, des charges administratives aussi faibles que possible et des marchés ouverts. Cela ne devrait pas évoluer à l’avenir: nous voulons rester attrayants pour les investisseurs étrangers. Avec la Chine, il est important d’exploiter les possibilités de coopération sans perdre de vue les risques. Dans son rapport sur les «Investissements transfrontaliers et contrôles des investissements» du début de l’année, le Conseil fédéral a montré que les considérations de politique de sécurité devaient effectivement mener à des mesures ciblées, par exemple pour renforcer les infrastructures critiques ou dans le domaine de la cybersécurité. Il est important de suivre de près l’évolution de la situation.

L’influence de la communauté internationale et d’autres pays sur la Suisse ne cesse de croître. Par exemple, nous adoptons la législation européenne dans certains domaines. Dans quelle mesure et pour combien de temps la Suisse peut-elle rester indépendante?

La Suisse n’est pas entièrement indépendante: elle ne l’a d’ailleurs jamais été. Nous sommes au cœur du continent européen, et non une île dans l’océan. Nos relations avec les pays voisins sont variées, et depuis des siècles. Néanmoins, nous voulons être politiquement indépendants, c’est-à-dire que nous voulons, dans la mesure du possible, prendre nos décisions de manière autonome. C’est d’ailleurs un objectif constitutionnel. Nous pouvons atteindre notre liberté et notre indépendance par la force (avec l’armée) ou par la loi (en signant des traités). Etant donné que nous ne sommes pas une puissance mondiale, la force du droit est plus importante pour nous que le droit de la force. En d’autres termes, le droit international et les accords internationaux sont entièrement dans notre intérêt, car ils nous assurent une protection. Et nous décidons lorsque nous avons pesé le pour et le contre.

Devrions-nous ou devons-nous adhérer à l’UE?

Depuis sa création, la Suisse mène une politique autonome. Elle n’a rejoint l’ONU qu’en 2002, après 50 ans de scepticisme marqué et un NON massif (76%) en 1986. Le pays craignait pour sa neutralité. Nous collaborons avec l’UE et ses membres depuis le début. L’avenir dira si nous rejoindrons un jour cette alliance. Ce qui est important, c’est de se poser la question: «où va le monde?» et de dessiner des objectifs de politique étrangère adéquats pour les dix prochaines années. Comme Antoine de Saint-Exupéry, je pense moi aussi qu’il ne s’agit pas de prévoir l’avenir, mais de le rendre possible. Et l’adhésion à l’UE n’est pas en ce moment un objectif pour la Suisse.

Comment voyez-vous votre rôle à la tête du DFAE?

En tant que conseiller fédéral, je fais partie de l’organe gouvernemental et je suis à la tête d’un département. En tant que membre du gouvernement, je partage la responsabilité de la gestion de l’Etat. En tant que chef du DFAE, il m’incombe de définir la politique extérieure de la Confédération sur la scène internationale et en Suisse. Concrètement, il s’agit aussi de motiver nos 5’500 collaborateurs, qui sont répartis dans plus de 170 représentations de par le monde, et d’atteindre nos objectifs de politique étrangère de manière efficace et efficiente.

Comment la Suisse entend-elle développer les relations internationales?

En nous consacrant à la réalisation de nos objectifs, sur le plan à la fois bilatéral et multilatéral. Pour le faire, il faut faire en sorte que la politique étrangère soit toujours mieux comprise dans notre pays. Car dans notre démocratie directe, «la politique étrangère, c’est aussi de la politique intérieure».

Interview: Virginie Jaquet, Hansjörg Schmid

Mercredi, 14. Août 2019

retour à la vue d'ensemble

Partager: