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Comment l'Asie détermine de plus en plus nos vies

L'ère européenne est révolue depuis longtemps et l'ère américaine semble être sur le point de se terminer. Est-ce l’arrivée de l’ère asiatique ?

Début septembre, le journal alémanique Tages Anzeiger annonçait une sensation dans le domaine musical : pour la première fois, un groupe coréen était en tête des hit-parades américains. Ce n'est pas tout : le boy band BTS, diminutif de Bangtan Boys, a même reçu le prix du meilleur groupe pop de MTV. La K-Pop ("K" signifie Corée) connaît un grand succès en Occident grâce à différents groupes. Le battage médiatique a commencé en 2012 avec « Gangnam Style » du groupe Psy, sur lequel des départements entiers ont dansé.

Le tube BTS chanté en anglais ne sonne pas très coréen. Il a plutôt été créé pour le marché mondial. La musique n'est toutefois qu'une partie du phénomène K-Pop. Les chorégraphies de danse, les vidéos, les chats, les apparitions dans les médias sociaux, les communautés et les fan clubs en sont des éléments tout aussi importants. Il est même intéressant de noter que le boy band BTS exerce actuellement un certain pouvoir politique : ils ont en effet lancé une campagne contre la violence avec l'Unicef, abordent la pression à la performance ainsi que la masculinité toxique dans leurs paroles et soutiennent le mouvement Black Lives Matter.

Depuis longtemps, l'Asie fait partie de notre vie quotidienne

L'Asie n'est pas seulement arrivée dans le domaine musical, mais dans presque tous les domaines de notre vie. Depuis longtemps, nous buvons du thé noir (dont la Chine est le pays d'origine) et depuis presque aussi longtemps nous mangeons des sushis, du canard laqué, du curry thaïlandais ou du kimchi. Nous pratiquons le judo et le karaté, regardons des films de Bollywood (cf. « Une soirée d’hiver devant un film asiatique »), lisons des mangas ou des romans de Salman Rushdie, apprenons le chinois, étudions à Singapour, communiquons avec des appareils fabriqués en Chine ou en Corée, faisons du yoga et méditons dans un monastère bouddhiste.

Notre société, notre culture deviennent-elles de plus en plus asiatiques ? Nous comportons-nous de plus en plus comme des Asiatiques ? Une ère asiatique s'annonce-t-elle ? La réponse a ces questions ne peut être que différenciée.

Tout d'abord, ce que nous entendons en Europe par « Asie » est extrêmement hétérogène, tant en termes de culture, religion, situation économique, systèmes politiques, ordres sociaux et visions du monde. « L'asiatisation » peut donc avoir plusieurs significations. Le but de cet article est de montrer comment l’influence de l’Asie gagne en importance.

Conscients des risques, mais intolérants face aux erreurs

Felix Steger, un jeune homme de 27 ans, vit actuellement avec sa petite amie taïwanaise à Taipei où il travaille en tant qu’instituteur dans une école allemande. Il est impressionné par la manière dont Taïwan allie tradition et modernité et par le confort de la vie quotidienne. La famille y est très importante et « On doit être en harmonie avec nos parents d'une manière ou d'une autre », explique-t-il, sinon c’est l’exclusion. Les personnes âgées sont traitées avec grand respect.

Felix Steger a remarqué que les Taïwanais sont très conscients des risques ainsi que des responsabilités et qu'ils sont prudents dans de nombreux domaines de la vie. Les enfants ne ramasseraient jamais des morceaux de verre cassés au sol. Ces qualités ont aidé Taïwan à maîtriser la crise du coronavirus.

Le revers de la médaille : les Taïwanais auraient aucune tolérance envers les erreurs. « Pratiquement personne n’admet une erreur », déclare Felix Steger. De plus, comme les Taïwanais « vivent principalement pour le travail », cela peut conduire à des suicides.

Felix Steger voudrait que nous adoptions l'ouverture face la technologie et le pragmatisme des pays asiatiques comme Taïwan, mais il préfère que nous n’en adoptions pas les structures hiérarchiques et la culture de l'erreur.

Un ordre mondial asiatique ?

Avant que l’Europe ne règne sur le monde durant près de deux siècles, puis les Etats-Unis un autre siècle, le continent asiatique était fort. « Durant la majeure partie de l’histoire documentée, l’Asie représente la région la plus importante du globe terrestre », écrit le politologue indien et professeur à l’Université national de Singapour Parag Khanna dans son ouvrage « The future is asian » (non disponible en français). Il y rappelle qu’auparavant la Chine, l’Inde et le Japon étaient économiquement plus forts que les pays européens les plus importants et les Etats-Unis réunis. Des découvertes majeures sont venues de cette région vers l’Europe : le papier, la soie, la céramique, la poudre à canon. Le mongole Gengis Khan fonda en 1190 le plus grand empire de l’histoire mondiale, empire qui persista jusqu’en 1307.

Un nouvel empire asiatique arrive-t-il ? En occident, nombreux sont ceux qui craignent effectivement que la Chine puisse devenir la nouvelle dominatrice du monde. Le fait que le pays ne soit pas démocratique et autoritaire nous fait peur. « Des entreprises riches en tradition sont rachetées par des chinoises – parfois étatiques. Des entreprises comme Huawei ou Xiao Mi s’imposent sur le marché des technologies et s’étendent à un tempo rapide », constate Felix Steger, ce qui l’inquiète un peu, « car la société pluraliste et démocratique est fragile face à la culture asiatique homogène et structuré. Il ne faut manquer d’y fixer des limites et de s’y tenir ». Il espère que l’Europe arrive à se défendre. Dans son livre « Chinas neue Macht » (uniquement disponible en allemand), Kai Strittmatter, correspondant de longue en date en Chine, met en garde face à une prise de contrôle par la Chine. Le pays développe grâce à la technologie la plus moderne l’Etat policier le plus parfait et c’est une didacture. Kai Strittmatter conseille également à l’Occident de s’opposer de manière ferme à la Chine : « Nous n’avons rien à craindre ».

Parag Khanna évalue la situation avec plus de décontraction. Tout d'abord, d'autres pays asiatiques sont puissants, notamment le Japon, l'Inde, la Corée du Sud et Israël, ce qui relativise l'influence de la Chine. Deuxièmement, l'Amérique du Nord et l'Europe restent fortes, même si elles perdent de leur influence. Parag Khanna ne s'attend pas à un ordre mondial asiatique durant les prochaines décennies, mais à un ordre mondial multilatéral avec les blocs d'Asie, d'Europe et d'Amérique du Nord ayant plus ou moins la même force.

L'asiatisation par l'économie

À l'heure actuelle, on peut difficilement supposer que la Chine s'apprête à nous dominer au niveau politique. Le pays a depuis longtemps trouvé un bien meilleur moyen d'exercer son influence dans le monde : le commerce. La Chine a pris le leadership dans ce domaine, entre autres avec le projet des nouvelles routes de la soie (cf. « Les nouvelle routes de la soie : la Chine reliée au reste du monde » dans l’édition de novembre d’Apunto). Selon Parag Khanna, l'asiatisation se produit principalement par le biais de l'économie. Il est intéressant de noter qu'elle s'est d'abord produite en Asie même, lorsque différents pays asiatiques ont intensifié leurs relations (économiques). Le plus grand volume d'échanges commerciaux au niveau mondial est celui de l'Asie. Les nouvelles technologies numériques en sont un moteur important.

Selon Parag Khanna, les Asiatiques ont une attitude très positive à l'égard de projets mondiaux comme la route de la soie, alors qu'en Occident, la critique de la mondialisation se répand. Cela a beaucoup à voir avec la politique et la gouvernance. Dans des pays comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, mais aussi dans d'autres pays européens, on n'a pas réussi à s'occuper des perdants de la mondialisation, ce qui a sapé la confiance envers les gouvernements et a amené au pouvoir des politiciens populistes comme Trump. C’est pourquoi Parag Khanna estime que les États-Unis, en particulier, seront les perdants du nouvel ordre mondial. Il est beaucoup plus confiant à l'égard des pays de l'UE, d'autant plus que les échanges commerciaux entre l'Asie et l'UE sont très importants.

Singapour comme modèle

En Occident, nous n'adopterons guère le système politique autoritaire chinois. Des démocraties qui fonctionnent de manière exemplaire existent aussi en Asie, comme le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan. Un État asiatique semble toutefois être particulièrement bien gouverné : Singapour. Le politologue Parag Khanna attribue cela au fait que Singapour combine habilement des éléments démocratiques et technocratiques. Le terme « technocratique » a ici un sens positif. Après tout, les technocrates sont les fonctionnaires les mieux adaptés à leurs tâches, car ils veillent à ce que les projets gouvernementaux soient axés sur le bien-être de la population et non sur des idéologies ou des objectifs populistes. Cela garantit également qu'en cas de changement de pouvoir, tout n'est pas jeté par-dessus bord. La gouvernance technocratique permet en outre des périodes de réflexion et de planification beaucoup plus longues que les périodes électorales habituelles de quatre ans en Occident. En Asie, le modèle de Singapour est pris en exemple, et l'intérêt envers ce modèle augmente aussi en Europe. Le « système gouvernemental le moins mauvais » pourrait ainsi bientôt venir d'Asie.

La circulation des personnes assure de bonnes relations

On ne peut arrêter l’asiatisation. Si nous l'acceptions, nous pouvons tous en profiter. Les générations Y et Z ont compris ce message depuis bien longtemps. Non seulement ils écoutent de la K-Pop et s’affichent sur Tiktok, mais se rendent également Asie, comme Felix Steger. L'enseignant primaire voit comme un grand avantage le fait d'avoir travaillé dans un autre pays. « Vous devenez plus flexible, plus ouvert et en même temps vous identifiez à nouveau mieux quelles sont les valeurs que vous appréciez chez vous ».

Tous ces jeunes gens, comme Felix Steger, apporteront de nouvelles idées et habitudes à leur retour d'Asie et rendront ainsi notre société un peu plus asiatique. Comme ils savent comment l'Asie fonctionne, ils s'assureront avec les Asiatiques qui vivent ici que nous ayons les meilleures relations les uns avec les autres.

Hansjörg Schmid

Vendredi, 06. Nov. 2020

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